humour poézie compassion, écrire au troisième degré,, parler d'Oran, et de tout
Jacques Thevenet
J’avais douze ans... potache au lycée Lamoricière... Mai et Juin sont souvent tièdement doux en Oranie. Derrière le bahut, des blocailles de béton en cascade jetée offraient un dédale propice à l’escapade des écoliers. On s’évadait souvent. Un jeu d’enfant. On jouait à perdre haleine à «la balle au pied» dans le Terrain vague, lequel bordait une petite falaise ravinée, à la végétation devenue sauvage (hâ que j’aime ce môt, son parfum cânibale). L’aventure quoi ! La découverte ! La liberté !
Le grand Meaulnes viendra de suite après. Le match terminé, je dégringolais avec prudence (c’est possible), voulant découvrir la face cachée des choses. Dans le maquis ombreux, un château solitaire… Oui ! Tout de ferraille grise et bleue, rongée de rouille comme le sera plus tard le château Pompidou ? Il y avait des animaux étranges, des bruits d’ailes, des plantes bizarres. Des chuchotements secrets.
Holà du château, dis-je en forçant ma voix... Rien !
Tiens un escalier. Je grimpe une quinzaine de marches. Dans des lianes épaisses, un balcon métallique avec vue sur une jungle touffue de tubes de chaînes de pylônes enchevêtrés. Il me sembla alors entendre un timbre féminin, étouffé, gracieux sans doute mais un peu enroué. Comme si quelqu’un parlait derrière un mouchoir. Je me dirige alors vers mon inconnue, princesse châtelaine maîtresse malheureuse des lieux perdus, je le savais. Enfermée, il le fallait. Et sans doute contre sa volonté.
Flouff, pfluitt, elle disparut ! Elle habitait bien le château je l’ai appris plus tard, vivant avec son vieux papa à jambe de bois pensionné de la Grande guerre, gardien des citernes de l’usine à gaz. Pardi, elle connaissait les lieux.
Après une tentative par l’aile gauche, puis vers le centre droit… je ne pus prendre la moindre entrée du palais fortifié. De plus la valetaille agile se gaussait du chevalier maladroit. L’amour c’est rigolo finalement. Le lendemain, donc, je recommençais, que nenni une fois encore...
Un jour, une petite marmitonne sortie de nulle part, en livrée mal fagotée, s’approcha et me lança : «Conchita ne vous aime pas, ne vous aimera jamais, ni ne le voudra un jour, et en plus ici tout peut exploser.»
Petite perle (concha) disait le dictionnaire, c’était bien pourtant un nom de princesse ?
J’ai tenté et retenté moult fois, en lançant haut son joli nom, n’ai jamais pu entrevoir ma dulcinée... Ni' bout de robe, ni' bout de nez. Par contre quelques servantes du palais se montraient, hilares et mal perruquées. Je suis sûr qu’Elle me regardait, d’entre les barreaux du donjon de métal où son méchant papa boiteux l’enfermait. La pauvre.
A cette époque lointaine, on closait les filles pour qu’elles ne se marient pas sans l’accord du papa, et des hommes du logis!
GUY