humour poézie compassion, écrire au troisième degré,, parler d'Oran, et de tout
J’étais encore un enfant. Mon père en canotier de paille, sortait le vieux teuf teuf du dimanche. Tournait la manivelle. L’aventure allait commencer. J’invitais voisine Simone, sœur Michèle, ti Claude, et nous partions dans la lumière du matin. Très vite au loin, la ville d’Oran la blanche et grise, avec ses maisons de pierre à balcon espagnol, s’estompait dans le clair obscur du jour levant.
Une route en lacets dégringolait vers le lac de Misserghin et les plantations de mandariniers. Les bagnoles, c’est ainsi que l’on les nommait, brinquebalaient à la queue leu leu sur le chemin en lacets. Par les fenêtres tous les enfants s’interpellaient. Papa m’apprenait quelques chansons d’hier ou à la mode que j’ai presque oubliées. Une histoire, il me semble, d’amoureux qui attendait... Le lac était salé, mais les clémentines sucrées. Plantées par des moines trappistes dans des trous carrés, à la manière romaine recomposée, les arbres trouvaient ainsi ombre et fraîcheur. Quel inventeur ce père Clément ! Les troncs étaient blanchis de chaux pour éviter les caracols (escargot). C’est ainsi que l’on devient jardinier. Mon papa, un peu savant, fier de son Algérie nouvelle, me disait que les moines aviateurs avaient redessiné le cadastre antique, avec des photos d’ombre et lumière… Les trappistes offraient un peu de leurs fruits à qui voulait.
Moi je cueillais des coquelicots sauvages pour ma maman restée avec grand-mère Lucie à la maison. Elles cuisaient au four dans une cocotte de fonte l’épaule d’agneau rôtie dominicale, avec de tites pommes de terre dorées. Que c’était bon !
Alors déjà dans l’escalier, on humait les odeurs qui flottaient... Avec les grands bouquets, on ne pouvait prendre l’ascenseur. C’était péché disait mon père : il nous fallait offrir un peu de notre cueillette aux amis de palier ?
Les bagnoles étaient rares alors. Je me répète ce mot a tellement plus de charme que «auto» n’est-ce pas ? Entrés dans le corridor nommé bizarrement «vestibule», l’agneau d’abord, les fleurs après. Alors, vite, nous trempions nos mouillettes préparées à l’avance dans la sauce délicieuse, ô que c’était bon ! Il ne fallait pas se brûler.
Plus tard on m’a expliqué que l’Algérie de papa avait disparu à jamais dans le ciel de l’enfance, avec les gâteaux au miel de mémé.
Un texte pour toi Kati, et pour qui voudra.
GUY
A mISSERGHIN
j'attendrais (Dalida)