humour poézie compassion, écrire au troisième degré,, parler d'Oran, et de tout
C’était le temps où vivait encore grand-mère Lucie. Les nuits d’étoiles nous regardions ensemble le soir tomber pour voir apparaître la lune blanche ou bleue. Lucie me tenait la main, et de sa voix si basse si douce, me disait regarde la lune elle te sourit. A cet âge on n’ose pas refuser la parole des grandes personnes, je n’avais pas encore sept ans, j’aimais tellement notre mère grand.
Alors je contemplais le visage de l’astre d’argent et lui trouvais quelque chose d’humain. Des yeux en premier, immenses, plissés, un peu chinois aurais-je dit plus tard, mais on n’était pas encore demain. Et puis un nez pointu, oui, c’est comme ça. Une bouche circulaire bon enfant. Me voyant impressionné, elle me disait à l’oreille : des fois elle nous envoie un fil d’araignée, regarde bien, il est solide tu sais. Si tu le tiens en même temps que ma main, on montera au ciel ensemble, parler à madame la lune, je m’y reposerais, j’en ai besoin.
Et toi tu redescendrais par le fil, en te balançant comme un papillon, tu reviendrais sur le balcon et en écarquillant les yeux tu me verrais t’aimer.
Je ne savais rien, mais rien du tout, de l’horrible cancer qui la rongeait. Maman me disait qu’elle avait un gros crabe en son intérieur... Moi je voyais un animal plutôt rigolo. On était en 1940, la guerre arrivait, la maison bouleversée. Et puis elle partit. Au ciel me disait la vieille voisine pour me consoler ; mais moi je savais qu’elle vivait sur la lune ou une étoile, et priait pour nous...
C’est Lucie qui m’a transmis cette foi inébranlable, contre laquelle je me suis souvent révolté. En vain. La maladie, la misère, la mort, moi je n’y pensais pas trop. Je revoyais mamie me tenir par la main en me contant le ciel et les choses de la vie.
Par le biais d’un fil d’araignée et d’un petit papillon.
Guy