humour poézie compassion, écrire au troisième degré,, parler d'Oran, et de tout
J’avais presque sept ans quand mamie Lucie nous a laissé.
La guerre commençait, simple coincidence sans doute… Pour les fêtes, je m’en souviens, grand-mère mettait une nappe blanche ajourée, les couverts du service. Sur chaque assiette, différents gâteaux délicieux, un petit pain enveloppé dans une serviette brodée de son trousseau. Et un chandelier avec des bougies de couleurs.
Je me souviens aussi qu’au bout de la table elle plaçait une assiette solitaire mais toute aussi coquettement garnie. Je demandais souvent : pour qui l’assiette, en espérant récupérer les friandises perdues ? Elle me répondait «chut ! Mystère !» J’insistais, alors en réponse : «le Voyageur». Mais qui était ce personnage ? Invariablement, elle me murmurait de sa voix basse à l’oreille, la même que pour ses contes et chansons, le Pauvre !!

Une variante, l’étranger. L’ange…
Comme j’aimais cela… Avec mon imagination d’enfant, je le voyais entrer dans de vieux habits qui cachaient quelque peu ses ailes repliées. Mais jamais il ne venait ; ainsi avec ma sœur on se partageait sa part de gâteaux et de bonnes choses. Lucie est partie, la guerre a sévi. Nous a frappé comme beaucoup. Ma maman faisait une dépression, elle adorait sa mère. Et plus jamais la belle table avec l’Assiette blanche de porcelaine.
Mais cette part du «pôvre» m’est restée, las assez vite occultée par la vie. Un jour à Nessadiou en Calédonie, où je passais quelque vacance chez Noré… un homme de haute taille, cuissot de cerf dépouillé sur l’épaule, tapa à la porte, «la part du bon dieu» dit-il. On m’expliqua que c’était une coutume venant des déportés arabes : entre voisins le Partage.
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Etonné je me suis alors souvenu de cette part du pauvre, du solitaire, de l’autre. Et j’ai écrit un bouquin qui en parlait… «J’étais un égaré, je cherchais en vain un logis ancien dans une sente bizarre la sente du bon dieu, laquelle existe d’ailleurs vous savez près de chez moi !»

Lors un jour j’ai voulu rétablir manu militari cette coutume at home, mais n’ai pas trouvé de pauvre disponible dans mon coin. Et l’ai reperdue…
Guy