Ma première métamorphose se produisit sur une plage de sable gris, en la Pointe Pescade près d’Alger la blanche ! J’avais treize ans, à peine, des boucles claires, à la romaine disait-on, j’étais allongé près de mon oncle Alexandre et par chance d’une belle dame brune en vacances venue de Normandie - auréolée de résistance, et puis d’un troisième homme ex prisonnier dans une ferme allemande. Ils parlèrent de la Russie, j’écoutais…
Georgina affirmait que le grand secrétaire du parti un incertain Thorez, Maurice me semble-t-il, s’était ensauvé à Moscou dès le début, trahissant la France ! Mon oncle, lui, défendait Staline, qui était alors à la mode à la mode. Le troisième homme regardait les genoux de la dame, et moi je n’osais ! Il aurait eu quelque aventure dans le foin avec une fermière blonde triste seule abandonnée.
Ma deuxième métamorphose fut écologique. Un mot chinois à l’époque qui fera plus tard son chemin. En effet, malencontreusement, un bateau avait déversé des boulettes irisées sur la mer de mon coeur, et les baigneurs les attrapaient pour jouer, croyant toucher des bulles ! Elles salissaient les mains cependant, les boulettes, et les talons… Georgina en avait même une toute petite, collée sur son pied ! Le troisième homme tenta de la lui enlever, je n’osai proposer mes services, je méditais quant à la timidité des jeunes garçons incompris sur le sable gris, ronchonnais, marmottais, à moyenne voix jalouse : c’est dégueulasse de noircir la plage, juste un dimanche ! Plus tard je compris que la baleine échouée sur une plage d’à côté avait du ingurgiter trop de boulettes !
Ma troisième métamorphose fut érotique, vous l’avez compris, j’espère, ne point insister, il y a des enfants qui nous écoutent tout à côté ! Georgina était longue, un peu osseuse certes mais pas trop, assez plutôt brune, portant maillot trois pièces légères je crois ! Comme nous la regardions, avec son accent de France, ses yeux gris exotiques, son foulard de Paris, ses bijoux, son air de grande dame, qu’elle était belle ! Quand elle parlait de la résistance, elle exhalait un parfum de guerre des étoiles ! Elle avait toutefois de bien grands pieds ! Tous ceux qui connaissent le poème de Rimbaud sur la jeune fille qui découvrait ses fines chevilles et ses petits souliers, en sortant de voiture, sans faire exprès, vont me comprendre ! En poésie j’ai toujours été en avance !
Pour la première fois j’étais tombé amoureux d’une maman brune élancée sachant s’exprimer en paroles élégantes balancées, de patati de patata de la vie de voilà, et de… l’Amour, en sous entendus assez clairs toutefois, en écho courtois, en réponse au troisième homme qui contait son poulailler du bonheur, cependant la belle avait de grands pieds.
C’est ainsi qu’en un éclair je devins papillon.
Ayant tout saisi de la vie, voyant qu’Elle ne s’occupait guère de moi, j’allais dans la vague plonger !
C’est alors que je vis, ô miracle, ô désespoir, une étoile de mer mazoutée !
Furieux suis allé voir le bureau politique du parti, le capitaine du bateau voyou, ma cousine Danièle, qui se trouvait tout près de moi par hasard, mais âgée de douze ans, lui demandais conseil sur l’évolution métaphysique du monde !
Soixante années se sont écoulées, on s’est conté l’histoire, au téléphone, elle se souvenait de cet après midi de plage, on a ri des pieds de Georgette, du regard de Felix, de l’oncle Alexandre le russophile (moi tout seul), du sable au soleil, de notre enfance toute bête…. en évitant la politique, en glissant sur l’érotisme, en pleurant sur la baleine échouée !
Le papillon est devenu tout gris comme la plage de notre jeunesse !
Ma madeleine à moi, vois-tu, est une clémentine boulette de chocolat sur un château de sable …
Guy