Il y a comme cela des rencontres qui nous marquent le long du chemin de vie, dans la lumière retrouvée. Une fois, je marchais lentement à mon habitude sans bien regarder, pensif, lointain, bercé par le silence profond qui entoure le voyageur d’exil. Un halo de poussière irisée accompagnait mon pas. Les arbres sur le côté semblaient apaisés, l’homme enfant aimait la frondaison fraîche des branches, il ne leur ferait aucun mal.
La nature le savait !
A voix basse le marcheur parlait, oh à qui je ne sais, sifflant quelque musique par lui seul connue, toujours étonné d’une verdure si dense, lui qui venait d’une vieille légende où la lumière immense pesait, asséchant la source du ruisseau. Une atmosphère étrange étouffée, pacifique cependant…
La lumière en vert et bleu jouait à cache-cache entre le clair et l’ombre, l’enfant ressentait ces rayons.
L’homme oubliait son hier perdu!
Au détour du sentier, au travers du vieux grillage troué, une maison de pierres blanches et grises s’entrevoyait blottie dans le feuillage épais protecteur du monde !
Un portail fendu en bois de chêne noueux, une cloche sourde. Une serrure cassée.
Le voyageur poussa doucement la porte immobile. Un pas hésitant semblait répondre au visiteur comme en écho étonné ! Que cherchez-vous demanda le vieil homme ? Mon enfance volée dans un décor de lumière froide, mon hier envolé, dis-je avec une pointe d’agressivité inutile. Le vieux monsieur sourit reconnut mon accent. Timidement il offrit au marcheur du temps un moment d’hospitalité. Il venait de Tunis vois-tu, moi d’Oran, sous son bras il avait emmené avec lui comme un objet rare une partition antique un jeune figuier de sa maison. Il me proposa des fruits sur un plateau de métal terni, me conseilla sur l’achat d’un bout de terrain, me donna dans un pot de grès un surgeon de l’arbre précieux devenu tutélaire. Nous nous quittâmes. Il mourut. Un jour.
Comme ça. Sans jamais nous revoir. Sans faire exprès.
Alors quand je marche penché courbé dans la « Sente du bon dieu », je voyage dans le temps vois-tu, je revois cet homme usé, son sourire ridé un peu moqueur même, retrouve le don simple de l’amour… Toujours présent en moi.
Témoin de la fin heureuse de mon long voyage.
Lors j’aperçois mon arbre qui sourit, le salue, le touche, caresse son écorce lisse, jeune rejet à son tour devenu grand, de belle allure, dans le terrain par le vieil homme conseillé, tout près d’ici d’ailleurs. Mon jardin tu sais ! Tu vois pourquoi j’aime tant les fruits du figuier.
La sente du bon dieu est toujours là, barrée par la municipalité.
La maison ancienne est tombée.
Et moi j’ai de la peine pour les hommes si bêtes qui détruisent les rêves du passé.
GUY